Préambule
Ceci n’est pas une analyse, juste mon ressenti du moment, que j’ai besoin d’exprimer, et de tracer.
Le Waouh effect…
Vous êtes développeuse ou développeur, et cette dernière année vous avez vu votre métier changer. Quand j’essaie de refaire le fil, je crois que j’ai eu deux effets waouh. Le premier il y a 3 ans (ça parait une éternité) : la première fois que j’ai joué avec ChatGPT. Ça n’était pas dingue, ça hallucinait, mais c’est la première fois que je voyais un truc pareil.
Le deuxième effet waouh, où je me suis dit que ça changerait vraiment mon quotidien de développeur, c’était pour Claude Opus 4.5, en novembre 2025. C’était il y a neuf petits mois. Pour la première fois, j’ai commencé à me sentir assez en confiance pour déléguer mon travail à un outil.
Entre temps, les pratiques ont évolué. Github Copilot est devenu une norme éphémère, avec une complétion de code au contexte limité, ainsi qu’une aide à la revue de code.
Et aujourd’hui…
Multi projet, vibe coding, on bouffe du token au petit déjeuner, les différents acteurs de l’IA se font la course à la performance et je n’hésite plus à déléguer du travail complexe. Tout mon entourage s’est emparé de Claude Code, y compris les non développeurs. Je vois mon CEO se créer les outils dont il a toujours rêvé, je vois la Product Manager de l’équipe jouer avec Figma Make, Claude Design, et ne plus craindre le syndrome de la page blanche. Je vois nos spécifications prendre de l’épaisseur, plein de SaaS internes se développer, de la documentation, une couverture de test meilleure que jamais, des apps refondues de A à Z pour coller aux standards du moment…
Alors il est où le loup ?
J’y viens, parce que tout n’est pas rose…
Mon premier nœud au ventre, l’écologie
Je crois être bien informé, d’autres le sont bien mieux que moi, et d’une manière ou d’une autre nous aurons un problème. Nous sommes en plein dans le paradoxe de Jevons. Ce n’est pas l’article où argumenter sur le sujet, mais ça m’effraie vraiment. Si cela vous intéresse, Hugo Lassiège a écrit un article sur le sujet dans lequel il aborde la difficile question du jugement de valeur… Notre utilisation des ressources est-elle utile?
Pour archive aussi, nous sommes été 2026, au milieu de la 3ème vague de chaleur depuis le mois de mai, il y a des pénuries d’eau partout, des incendies… Et comme je me dis tous les ans : je devrais plutôt en profiter, l’an prochain, ça sera pire.
Ma deuxième interrogation, l’impact social.
Les discussions avec différentes personnes me poussent à nous placer (nous, professionnels de la tech) dans deux catégories :
- Ceux qui s’épanouissent dans l’artisanat et le processus créatif. Dans le monde du développement, il y a toujours eu cette notion d’artisanat. Faire les choses, soi-même, et les faire bien. Regarder son code, et en être fier, avec cette conviction qu’on venait de créer quelque chose d’évolutif, de pérenne et de qualité pour aussi tirer du plaisir de ce constat.
- Ceux qui s’épanouissent dans le résultat. Quelqu’un a un problème ? J’y apporte une solution et j’ai la satisfaction de voir le problème résolu. Même si c’est fait à la va vite, on verra plus tard s’il faut faire évoluer tout ça.
Bien entendu, on dira que le ou la bon.ne dev.e appartient aux deux catégories, et on peut en faire un beau diagramme de Venn…

Mon problème en ce moment, c’est que je croise pas mal d’artisans qui ne se reconnaissent plus dans leur métier. Oui, les artisans essaient de toujours faire les choses bien avec les nouveaux outils, mais ce n’est plus pareil. Ils et elles se sentent dépossédés de quelque chose. Et franchement, le choc est rude. Cela revient à se sentir condamné à exercer un métier qui ne nous convient plus. L’artisan ne souhaite pas piloter un outil meilleur que lui en développement, ni passer ses journées à relire du code généré. La bonne nouvelle, c’est que je suis à peu près certain que cette période où on se sent obligé de relire le code n’est sûrement que transitoire, on n’aura bientôt même plus à le faire.
J’ai le sentiment d’être à un carrefour. D’être le paysan qui a vu arriver la mécanisation. Nous n’aurions plus besoin d’être 50 dans le champ avec notre faux pour moissonner ? C’est plus rapide, mieux fait, et moins difficile ? Mais que vais-je devenir ? Pour donner un ordre d’idée de cette transformation, il y avait 2,4 millions de personnes travaillant dans l’agriculture dans les années 70. Aujourd’hui c’est un nombre divisé par 4, alors que nous n’avons jamais autant produit tous les ans (source : Insee). Nous avons envoyé tous nos enfants, ou les adultes en reconversion dans les écoles d’informatique pour « apprendre à coder »… Et aujourd’hui, quelle politique de recrutement dans les entreprises ?
Et moi dans tout ça…
C’est là que c’est difficile. En tant que développeur, je me suis toujours situé dans la team des apporteurs de solution il me semble. Pour moi, bien faire les choses n’a toujours été que pour assurer une pérennité maitrisée au produit, mais je n’y prenais pas particulièrement de plaisir. Par contre, voir le produit évoluer et rendre service à des gens, ça, ça me donne des étoiles dans les yeux.
Alors après bientôt 10 ans chez Karnott, la frustration de lutter contre des grosses entreprises avec beaucoup plus de moyens s’est accumulée. Je me suis enorgueilli qu’on ait toujours été pragmatique, d’avoir fait de notre mieux avec nos compétences et notre petite équipe. Et aujourd’hui on me permet d’accélérer avec beaucoup moins de contrainte ? Après 20 ans de développement, avoir les clés qui me permettent de concrétiser toutes les idées que j’ai en tête, c’est vraiment… grisant
Mais en tant que manager, c’est aussi très challengeant. Comment garder l’équilibre dans son équipe et que tout le monde y trouve son compte ? Comment coordonner tout le monde de façon cohérente, avec tout ce Shadow IT, pour maitriser la pérennité de l’ensemble ? Comment gérer le rythme de chacun, quand il est si simple de lancer un prompt le soir et de voir des milliers de lignes de code générées au daily du matin ? Et comment trouver des clés d’épanouissement pour tout le monde ?
Enfin, en tant qu’humain, c’est la douche froide. Au-delà de l’écologie, la frontière travail / vie personnelle n’a jamais été aussi difficile à tenir. Avant, on pouvait être retenu par l’investissement en temps réclamé. Se lancer le soir dans quelque chose pour le travail, c’était assurément des heures perdues. Aujourd’hui, c’est l’ordi ouvert dans un coin, on peut surveiller Claude du coin de l’oeil, en gérant le reset de token toutes les 5h. On peut aussi lancer plusieurs tâches en parallèle, et faire fondre son cerveau par l’effort intrinsèque que cela réclame. On est dispo pour sa famille, mais pas trop, et franchement épuisé.
Au final, je me sens pris au piège de tout ça, sans réel pouvoir de décision.
Et vous ?
LB.
